Furieux destin

Les lumières blanches irritent mes yeux fatigués, j’ai la tête tournée vers le plafond, je vois les néons défiler. Les roues du brancard couinent au rythme imprégné par l’infirmier qui se tient à quelques centimètres de ma tête. Je sais son visage penché un peu en avant, il ne me regarde pas, je le vois sans vraiment faire attention à lui. Je suis absorbé par mes craintes, par mes peurs. Est-ce là toute une vie résumée ? Cueilli dans l’âge de la jeunesse tempétueuse, de la rage d’exister ? Il faudrait se contenter d’un effleurement d’existence, d’une vie en demi-teinte, d’une saveur jamais réellement appréciée à sa juste valeur ? Une larme roule le long de ma joue, les regrets m’assaillent. Je suis prêt à tout pour vivre, j’ai le cœur qui tambourine sa révolte dans la poitrine. Je souffle l’air de l’insoumission, je ne laisserai pas mon corps m’emporter, pas encore, il reste tant à vivre.

Je laisse basculer mon visage sur le côté, l’ivresse irrigue mes veines, je relâche l’emprise de mes doigts, la bouteille de bière à demi vide glisse et tombe sur le sol. J’ai le crâne en feu, je me souviens le point de bascule, mes peurs passées, mon corps meurtri. Je sens un souffle de liberté, une particulière sensation de revanche m’abreuver. Je goûte aux saveurs de la liberté, de la vie et de l’alcool. Détonant mélange, exquise ébriété.

Mon regard se fixe sur un visage. Au milieu du brouhaha et de la foule qui s’agite dans une maison de banlieue, au cœur de la fête nocturne, de l’absurdité des hommes qui communient le soir pour pouvoir oublier de vivre la journée, au centre de cette comédie je vois une ténébreuse lueur. Un regard animal, une intensité qui ne connait pas les limites de la morale, des yeux flamboyants, un visage d’ange recouvert par une expression incandescente. En un corps se rassemblent les extrémités les plus antagonistes des émotions humaines. Je vois une immense détresse et une jubilation gourmande, je devine l’extase autant que le désespoir. Je suis troublé, je ne la lâche plus, je dévore ses gestes et les voluptés de ses courbes. Je tremble de désir et de peur. Qui es-tu inconnue ? D’où viens-tu ?

Je me souviens l’odeur de désinfectant du bloc opératoire, le bruit régulier des machines, l’intraveineuse plantée dans le bras puis la sensation du liquide froid couler dans mes veines, le voile délicat emporter mon esprit bouillonnant. Je me remémore l’extinction de mes craintes et de mes forces. Je respire une profonde bouffée de cette drogue dissimulée dans une cigarette improvisée. J’ignore ce que c’est, peu m’importe, je n’ai plus de bière, la bouteille roule sur le sol, finissant de répandre le peu de liquide qu’elle contient. La fumée pénètre mes poumons, brûle mes entrailles et s’échappe alors que je contiens la brève irritation de son passage dans la gorge. Mes muscles se relâchent, ils abandonnent une urgence à vivre et tolèrent le temps d’une parenthèse nocturne, de me laisser vivre sans me consumer. Ma mâchoire se desserre, mes épaules retombent doucement, j’ai la respiration qui ralentit, mes pieds n’écrasent plus le sol, ils s’y déposent comme une caresse, je me sens m’enfoncer dans mon corps, m’y vautrer confortablement.

Libéré de l’entrave musculaire, je me lève et j’avance, les corps s’abandonnent partout autour de moi, la musique est assourdissante, les sonorités me bercent, les vibrations m’emportent. J’avance balayé par les eaux chaudes des ivresses multiples, de la superposition des vagues artificielles d’émancipation, seuls flots capables de vaincre les digues de ma timidité, de mon austérité viscérale. Je vois l’inconnue enlacer deux personnes dans les ténèbres, elle se meut comme un fantôme, épousant la rythmique d’un couple qu’elle semble alimenter de son désir igné. Je n’arrive pas à hâter le pas, je la scrute envoûté, émerveillé, paralysé, effrayé un peu aussi. Elle découvre leurs corps d’une main conquérante, ses lèvres explorent la peau de l’un des deux, je suis furieux de désir, transpercé par une douleur profonde, et si j’arrivais trop tard ?

Je ne suis plus qu’à quelques centimètres des caresses infernales, le trio ne me voit pas, ils sont occupés à une danse aux aspects suggestifs, à l’expression de leur désir en mutation vers les horizons du plaisir. J’attends quelques secondes, immobile, patiemment, puis enfin, lorsque les trois corps entrelacés pivotent dans une lente rythmique au gré de la musique, mon regard plonge dans celui de l’inconnue. Je deviens visible, je sors des ténèbres pour déferler dans son monde. Je la regarde avec l’intensité de celui qui s’est réveillé sur la table immaculée de la salle d’opération, qui a rouvert les yeux, s’est fait la promesse de ne plus jamais vivre à moitié, mais seulement par-delà les demi-existences, une complétude rageuse, une vitalité sans concession. Alors en cet instant, bien qu’accaparée par d’autres envies, je la sens troublée par l’intensité de mon regard, je la vois tressaillir.

Je me penche vers elle et je pose mes lèvres dans son cou. Étonnante valse des corps, désormais nous sommes quatre, trois forces désireuses pour un seul volcan, trois terrains de jeu pour l’expression d’une éruption. Parmi nous il n’y a qu’un seul fauve, une unique bête conquérante, bien que refoulée, cadenassée dans une cellule, je la sais sommeiller dans mes entrailles, je la sais également en cet instant briller dans mes yeux. Alors, surprise des surprises, fulgurance du destin, elle délaisse les deux êtres à leur plus profond regret, elle se tourne vers moi, glisse ses bras autour de mes épaules, je vois encore leur mine défaite, puis à la mesure de son visage qui s’approche du mien, je me laisse absorber par l’immense vitalité, l’impressionnante force vive que dégage l’inconnue.

Ses lèvres rencontrent les miennes, nos doigts se croisent, nos corps se collent et se rapprochent. Je sens son souffle chaud dans ma nuque, ses caresses contre mes cheveux en bataille, je la sens me désirer, je renonce à l’ivresse artificielle des psychotropes pour plonger dans celle plus intense du désir sans limites. Je la dévore de ma bouche, je la conquiers de mes doigts, je la possède de mon corps sur le sien, j’entends rester fidèle à la promesse que je me suis faite lors d’une douloureuse convalescence, j’entreprends de transposer un désir incommensurable en un plaisir explosif.

La texture de sa peau, les reliefs de son corps, tout en elle est un appel à la jubilation, je m’extasie de chaque parcelle de son être, je ne me suffis pas d’une chair, je veux pénétrer autant son corps que son esprit, je veux m’y glisser, y voir l’enchevêtrement de ses pensées, de ses angoisses, de ses désirs. Je sens rugir en moi l’animal, il remonte et imprime une incroyable intensité, il m’oblige à une fureur nouvelle, une violence que seule la hauteur de mes émotions permet d’empêcher de revêtir un caractère brutal. Je m’oublie et m’abandonne, je me retrouve et j’existe. Je ne peux m’arrêter, il y a dans tout immobilisme la réminiscence de mon corps allongé dans le couloir froid de l’hôpital, je crains dans la fin du cycle amoureux retrouver ma crainte de la pénombre définitive, alors je reprends, je retourne à mes plaisirs, à mes désirs, encore et encore, inlassablement je me délecte de son souffle haletant, de ses mouvements incontrôlés, de ses extases, de ses soupirs, de ses spasmes.

Je sais mon corps au bord de l’épuisement, les vapeurs d’alcool et de drogue pèsent sur mes forces, je ne veux pas renoncer, mes bras tremblent de fatigue. Pourtant, lorsque mon inconnue s’assoit au bord du lit, je rugis une fois encore et la saisis à sa grande surprise une dernière fois. Non, ce soir, tu m’appartiens, mieux tu appartiens au fauve qui dort en moi, tu ne peux lui échapper, furieux et sans limites, il s’exprime avec férocité, il n’a nulle crainte des contours de la morale, il virevolte à la surface de l’existence avec comme seule et unique règle d’exalter la vie, de souffler aussi fort qu’il inspire. Jamais avare, toujours généreux, jusqu’aux portes de la syncope, le fauve n’entend que la vie et la mort, que l’allégresse ou l’affliction. Le fauve donne, il ne s’exprime que dans une communication réciproque, n’entonne jamais d’ode solitaire, il communie dans l’échange égalitaire et profond, il revendique de toucher les tréfonds de l’âme de l’autre, une descente dans les profondeurs de l’altérité. Oh ! Le fauve peut bien s’extasier de l’autre, sorte d’échange biaisé où chacun y trouve son compte dans la simple concomitance des plaisirs, mais là il est question de bien davantage. L’animal est viscéral et ne saurait échanger avec quelqu’un qui ne soit pas son égal. Il provoque et expérimente, il bouscule et désarçonne, il oblige et se soumet. Interrogation des corps pour chercher en l’autre la part primitive, l’expression de l’animal, le rugissement de l’identique fauve. Alors lorsque l’inconnue, au détour d’une ondulation supplémentaire des corps, laisse échapper ce que son regard trahissait, lorsqu’elle oublie de se contenir, je regarde à mon plus grand bonheur, galoper, la bête ancestrale sur les pores de sa peau.

À bout de forces, emporté par la fatigue, mais aussi apaisé, je m’endors lourdement sur le lit complètement défait. La nuit est douce et calme.

Un bruit de porte qui se ferme me réveille. J’ouvre les yeux, le petit matin perce les rideaux, je comprends que mon inconnue vient de partir, elle vient de rassembler ses affaires et me laisse à ma solitude. Elle repart sur son chemin, nos routes se sont croisées et se séparent brutalement, alors que l’existence m’offre un jour de plus ici-bas.

Je songe à ses yeux évanescents, à son corps éphémère, au plaisir fugace et à mon désir persistant. Une rage proportionnelle à la blessure ressentie grandie et coule en moi. Je suis toujours étendu sur le lit, immobile, mais en moi s’éveillent des émotions foudroyantes. Je me redresse, je bondis du lit, je saisis mes habits, les enfile à la hâte et je m’élance à sa poursuite. Je dévale les escaliers, j’enjambe les vestiges de la soirée : cadavres de bières et humains abandonnés sur le sol. J’ouvre brusquement la porte d’entrée, je cherche sa présence, un indice qui pourrait m’aiguiller sur la direction qu’elle a choisie. Au désespoir, je m’élance à toutes jambes derrière son spectre. Je la vois au loin dans mes pensées, mais aucune trace physique d’elle. Je cours à en perdre haleine, j’emprunte les rues et les ruelles, les boulevards et avenues, je la sens en moi, mais aucune trace de son enveloppe charnelle.

À bout de souffle, profondément triste, foncièrement énervé, je renonce. Je me sens dévasté, je continue de croire qu’elle n’est pas loin, mes yeux décortiquent les boutiques, les recoins, les fenêtres en vain. Je refuse de penser qu’elle est partie, je ne peux m’y résoudre, je sens au fond de moi que cela ne devait pas se passer comme ça, le destin m’était autrement favorable, je le sais, c’est impossible !

Je fais demi-tour, je retourne sur mes pas. Je dois repasser au lieu de mes espoirs meurtris, j’ai oublié dans mon empressement mon portefeuille. Je traîne les pieds, je sens les émotions m’assaillirent, ma gorge est nouée, ma salive rare. Je contiens les assauts des larmes, je me refuse à un élan de tristesse, je ne peux croire qu’une inconnue, une femme dont j’ignore tout puisse me bouleverser de la sorte. Je traîne ma peine, je rampe à la surface du monde.

Je remonte l’escalier, le silence est pesant, les cadavres immobiles, pas âme qui vive. Je finis de perdre espoir en ouvrant la porte de la chambre : elle n’est pas revenue, espérance folle d’un individu fêlé par le chagrin. Je récupère mon portefeuille et je fuis ce lieu maudit.

Au détour d’une rue, j’entre dans une boulangerie, je commande une baguette viennoise, je saisis mon portefeuille, l’ouvre, lorsqu’un bout de papier s’en détache et tombe au sol. Je me penche, le ramasse et l’observe étonné. Le morceau de feuille est plié, je l’ouvre et souris, un numéro de téléphone et un prénom… Furieux destin, je te souris !

L’ivresse du désespoir

Ce soir, comme beaucoup avant moi, comme nombreux après moi, je goûte à la saveur particulière de la chute libre, à la fois vertigineuse, effrayante et enivrante. Le saut dans le vide est une application stricte de la loi de l’attraction : partir haut, finir bas et balayer onze années d’existence en un éclair ; dérouler une pelote de fil de laine pliée avec patience et vigueur.

Du haut de la falaise, le corps meurtri, abîmé par l’usure des jours moroses, de la génétique parait-il, j’ai avancé le pied au-dessus du vide, mais au lieu de ramener sagement la jambe sur la terre ferme au terme d’un frisson fugace, comme j’aime à le faire, cette fois j’ai choisi la bascule définitive. J’ai fermé les yeux, j’ai souri au destin, un peu au néant et beaucoup à l’absurde puis j’ai laissé le déséquilibre se charger du reste.

Alors je glisse dans les airs, je tombe, je me roule dans la chute, je regarde stupéfié les âges défiler devant mes yeux embués, je souris les lèvres pincées pour retenir le chagrin, je jubile, je m’effondre. Je ne crierai pas, je ne suis pas de ceux-là, seulement mon cœur bat à rompre dans ma poitrine. Je suis vivant, je vais déjà mieux, osons le blasphème pour un athée, nous n’en sommes plus là : je vais bien, Dieu merci… Voilà peut-être ce qui a changé, je laisse glisser mes idées, librement, mot souvent agité, mais finalement peu usé pour ma part, je découvre la liberté, dans son entièreté, son âpreté, ce qu’elle implique comme souffrance, comme détachement, comme rupture.

Nous y voilà, la rupture, le lien qui se détend et qui casse. Artificiellement, de façon abrupte, surement de manière théâtrale, j’impose à l’instant une solennité lourde, un tragique superflu, mais comment puis-je imaginer faire autrement ? Onze années ont passé, tant de moments, tant de complicité, tant de détresse, tant de joie, tant de colères. Je suis ce que l’on a été, à tel point que je ne sais plus sans toi ce que je suis véritablement. Que cela me déchire, laissez-moi plonger la tête dans mes bras, nul n’a besoin de connaitre les tréfonds de mes pensées, je garde pour moi les affres de mes sentiments, j’ai seulement besoin de vivre intensément, je sens le brasier me consumer.

Par mes nuits agitées, les entrailles à vif, dans l’inconnu du diagnostic, j’ai imaginé le pire et j’ai compris en agrippant les draps dans un mouvement de désespoir que si seulement, si quelqu’un ou quelque chose m’accordait un souffle plus puissant, plus lointain que la perspective délirante d’une fin proche, alors la longévité retrouvée, plus rien ne serait jamais comme avant.
Fallait-il vouloir vivre en nietzschéen et s’imposer l’enseignement des actes en concordance avec la volonté ? Au réveil d’un somme imposé, d’une plongée éphémère dans les bras des drogues médicinales, je comprends qu’il faudra prendre la mesure de la bonne nouvelle : je vais bien, pas de crépuscule, pas de jours sombres. Alors je suis contraint à vivre librement, puisque désormais je vivrais intensément.

La raison du pas supplémentaire dans le vide ? L’explication de la chute vertigineuse, de l’accélération à rebours de l’exploration des méandres de l’existence ? Le sens du coup de pied dans le socle indémontable de ma vie ? Pourquoi une telle férocité à déterrer les racines et à les pulvériser avec haine et force ?

Je ne supporte plus être une moitié d’être, un demi-homme, un quasi animal, une lumière blafarde dans la nuit ténébreuse et une ombre sous le soleil cuisant des fières journées. Je serai tout à la fois, la bête et le rugissement, la délicatesse et la sensibilité, l’amour et la passion, la joie et l’extase, la détresse et la souffrance. Je veux être le prolongement d’une même chose dans ses spectres les plus larges, lorsque je tombe je veux creuser, je veux aller au fond de mon abîme, je veux y puiser mon extase, ma vitalité, je veux me couvrir et me recouvrir de cette terre nauséabonde et à la fois nourrissante.

Dans la nuit je veux hurler mes émotions transfigurées, alors j’écris frénétiquement, je vous chuchote à l’oreille mes folies. Je vous parle paré du masque de l’apparente tranquillité, mais mon corps brûle, il se consume et se détruit. Je dois l’écouter, voilà tout. Pire des réponses qui me permet de m’émanciper de ma responsabilité et de me couvrir du voile de l’irresponsabilité. Une fois caché derrière l’étoffe des apparences de l’innocence, je sais seulement que cela est mon chemin. Vouloir inviter quiconque à me suivre n’est que pure folie. J’irai seul, je pousserai mon rocher en haut de la montagne, comme Sisyphe je dévalerai les pentes pour recommencer, comme Camus je me dirai qu’il y a mille raisons de se laisser vaincre par l’absurdité d’une telle existence, mais comme Nietzsche, j’écouterai l’incroyable force du destin me pousser, m’envahir et me faire être le produit de mon corps, un amas biologique, conceptuel, sociologique, étrange à plus d’un titre.

Voilà pourquoi je choisis d’écrire dans le creux de la nuit, encore éreinté par un corps convalescent, l’esprit embrumé par les réminiscences de onze années de ta présence, secoué par l’euphorie des produits médicamenteux. Je choisis de confier mon intimité davantage maintenant que plus tard. Demain aurait pu être trop tard, demain fut trop loin pour beaucoup. Faire ici et maintenant, plutôt tout de suite que demain. Il s’agit de révéler qui nous devons être en cet instant, lorsque le souffle conduit la vie à passer dans les poumons, lorsque le sang se charge de la vie pour la propulser dans les veines. Le mouvement sera ce que je suis, intensément, chargé de la fureur de vivre, de la passion de l’existence, de la puissance du corps qui exige un bonheur à la hauteur de mes exquis tourments.

Ô, je vois les yeux aiguisés du monde, je vois dans la brindille la force de la vie qui dégueule et crache avec dédain sa généreuse vitalité, elle déborde et inonde chaque parcelle qui s’offre à elle. De la plante à l’animal, la leçon est depuis l’aurore au crépuscule magistrale, alors pour une fois, monde, je me lèverai en harmonie avec toi, je me coucherai éreinté, prêt à mourir parce je saurai avoir consumé jusqu’à la plus profonde réserve de vitalité, j’aurai tout exulté, j’aurai tout versé, ne plus rien retenir, juste prendre et donner.

Dans tes yeux je vois la liberté.

Promenade rochelaise

Mon sac pendouille à l’épaule, ouvert dans l’attente des objets qui lui seront destinés. J’attrape une bouteille d’eau en plastique et la jette à l’intérieur. Je saisis des lunettes de soleil et les clés posées sur le plateau du meuble d’entrée, je fais glisser la fermeture éclair du sac à dos puis je dévale les escaliers après avoir soigneusement pris le temps de fermer la porte. Je ne supporte plus rester inactif, folie supplémentaire et incongrue, j’exprime le besoin charnel de marcher pour me sentir vivre.

J’avance d’abord perturbé par mon corps capricieux. Dans mon esprit, je tourne et retourne dans tous les sens des symptômes évidents que longtemps j’ai feint d’ignorer. Je me sens malade, difficile alors de dire s’il s’agit uniquement d’un sentiment résultant d’une pensée sombre ou le fruit d’un mal physique presque imperceptible que mon corps tente d’extérioriser.

Au fil des pas, mes peurs s’estompent, la marche fortifie mon esprit, je raisonne à l’endroit, démêlant le fil de mes pensées pour conclure à mon unique responsabilité. De mauvaises habitudes, voilà tout, probablement rien de bien dramatique, seulement une tendance aiguë à me torturer pour pas grande chose.

Je traverse le canal de Rompsay par une étroite passerelle. Un jeune homme se tient debout au milieu du pont. Il manipule une canne à pêche avec précaution. La marée est basse, le peu d’eau qui demeure dans le lit du canal se concentre en un maigre filé au centre. Je lis inscrit sur le survêtement du jeune homme en lettre blanches une référence à la plomberie me semble-t-il, peut être un concours ou un vêtement à l’effigie de l’établissement scolaire. Je me dis qu’il reste des héritiers du monde ancien, je me demande d’où lui vient la passion de la pêche ? Un apprentissage familial ou l’initiation par des copains de bahut ? Je n’ai jamais connu d’amis qui aimaient la pêche.

Je franchis la voie ferrée, mes pieds foulent les cailloux dispersés entre les traverses. Je ne songe pas encore au train, je crois que mes pensées demeurent tournées vers le jeune homme croisé quelques instants auparavant.

Je poursuis le long de terrains de football alignés sur une large étendue de verdure, un homme pousse une machine mécanique à la force des bras. Il semble dessiner les contours du terrain de jeu. Un peu plus loin, près d’une cage de but, quelques jeunes s’activent autour d’une balle. Le gardien, les bras suspendus à la barre horizontale laisse ses jambes pendre à quelques centimètres du sol, le regard perdu entre ses chaussures et le gazon clairsemé. Les joueurs bataillent trop férocement entre eux pour pouvoir tenter le moindre tir, au grand désespoir de ce dernier.

J’ai une soudaine envie de me perdre au milieu d’une foule, un besoin aussi étonnant que vif de mon fondre au cœur d’une ville agitée par le fourmillement des badauds, des touristes et des commerçants. Je décide d’orienter mes pas vers le pont Jean Moulin, édifice qui enjambe la voie ferrée précédemment traversée, mais dans l’autre sens. J’emprunte la voie cyclable dans la direction du pont que j’aperçois au loin.

Mon regard est absorbé par le second terrain de sport, celui du lycée Valin, installé de l’autre côté de la piste cyclable. Je contemple la piste d’athlétisme abimée par les années. Le sol est constitué de cailloux, une rambarde en fer rappelle la forme ovale de la piste. Plus grand-chose à voir avec une piste, disons simplement un chemin sportif encerclant un terrain de football en guère meilleur état.

Un souvenir traverse mon esprit, comme un éclair, la piqure est brulante, je sens mon cœur accélérer dans ma poitrine. Ma mémoire remonte le temps de quelques années et je me revois avec mon frère cadet parcourir les centaines de mètres à toute allure. Nous réalisions une séance d’entrainement pour préparer une course à pied. Simultanément, nous posions les fondements de ce qui sera un projet de création d’entreprise, une aventure unique et palpitante nous emmenant sur des sentiers inconnus. Une sorte de tourbillon qui vous aspire, l’idée venue en discutant accroupis ou assis épuisés par l’effort, la sueur dégoulinant le long du dos, nous avions scellé un pacte fraternel dont nous ignorions jusqu’à la moindre conséquence en terme d’investissement, de temps, mais aussi de richesse, de découverte ou d’émotions.

Je regarde le terrain désert, je suis habité d’un sentiment particulier, entre la nostalgie et le bonheur. Je sors de ma poche mon téléphone portable et prends une photo du lieu. J’envoie le cliché à mon frère pour partager avec lui une parenthèse de plusieurs années dont il est le seul à pouvoir comprendre l’intensité et les ramifications qui perdurent encore aujourd’hui d’une telle épopée. Le projet n’existe plus, il n’y a plus de traces visibles de la tentative abandonnée en cours de route, mais les esprits, eux, contiennent toujours l’empreinte indélébile du périple.

Je reprends mon chemin, je longe la route pour m’en écarter au pied du pont. Je grimpe quelques marches et débouche sur le trottoir. Je marche au-dessus de la voie ferrée. Sur ma gauche se tient la gare, imposante et triomphante, magnifique porte d’entrée sur la ville pour le voyageur descendu du train. Je regarde l’horloge qui trône au sommet du bâtiment avec bienveillance. S’il y a un lieu qui me réconforte, m’apaise dans cette ville, c’est bien la gare. J’aime le hall d’entrée, promesse d’exploration de territoires inconnus, les quais protégés par l’immense toiture de verre ainsi que l’odeur particulière laissée par les trains foulant le métal des rails.

Le train est pour moi synonyme de conquête, de rencontre, de fuite aussi, de temps suspendu, de liberté. J’ai pris le train pour rencontrer ma compagne, j’ai pris le train pour étudier, j’ai pris le train pour fuir une ville devenue étouffante, j’ai pris le train pour lire, j’ai pris le train pour contempler ces inconnus dont j’ignore tout, mais dont il m’est agréable d’imaginer la vie. La gare à ce quelque chose d’émouvant et d’envoutant, je m’y plais et m’y retrouve dans chaque ville que j’explore. Identique lieu aux visages variés, je retrouve le ronronnement du moteur de la locomotive, la douceur du wagon qui balance au rythme des virages, la quiétude d’un habitacle désert puisque j’essaye autant que possible, de voyager en période creuse. Ici comme ailleurs j’évite l’oppression des infâmes humains n’entendant rien ni ne voyant personne d’autre que leur propre destin.

Mes pas me font atteindre l’autre versant du pont et par conséquent un décor radicalement différent. Le pont propulse les marcheurs et automobilistes au cœur de la ville historique. Je longe le canal enfermé dans un carcan de pierres taillées, de ponts et d’écluses. Une centaine de mètres devant, l’eau se jette dans le port. La population se fait plus dense, je croise des gens, je me glisse discrètement, anonyme, au milieu des foules.

J’avance vers le port, les tours surveillent l’entrée maritime. Elles font la renommée de la ville et un spectacle prospère pour les vendeurs de cartes postales. Je bifurque sur la droite avant d’atteindre le quai. Des touristes se trouvent plantés à admirer l’église Saint-Sauveur. Un coup de ravalement de façade donné il y a quelques années ajoute à la superbe de l’édifice. J’entends partiellement les commentaires du guide pendant que je fends le groupe pour m’engouffrer dans la rue piétonne. Sur les côtés alternent les bistrots et les boutiques. J’accélère le pas, rien qui ne m’intéresse en ce lieu.

Je débouche sur l’intersection de la rue Saint-Sauveur d’où je viens, la rue du Temple, la rue des Gentilshommes et la rue de l’Hôtel de Ville dont j’élirais le macadam pour prolonger ma balade. La place me permet de respirer un peu. La foule anonyme me plait, mais la foule rochelaise à un quelque chose qui m’est trop familier presque grossier, je suffoque, il me faut vite retrouver de l’air.

Je remonte la rue jusqu’à l’Hôtel de Ville. Sur ma gauche le bâtiment qui abrite la poste, sur ma droite la mairie complètement dissimulée derrière un emballage en plastique blanc. La bâtisse a brulé il y a peu de temps. Un incendie ravageur qui aura emporté la toiture et une partie de l’étage supérieur. Les travaux de rénovation nécessitent du temps, des pancartes pendues à la palissade en bois qui entoure le chantier attestent de l’avancée de l’ouvrage. Je ne perds pas de temps, je plonge sur la droite pour ensuite remonter la rue des Merciers, sous les arcades témoins d’un passé glorieux de la ville portuaire. Je suis saisi par les senteurs des boutiques de parfum, du cuir des magasins de vêtement et de chaussures. Je décide de m’éloigner des acheteurs compulsifs, je tourne sur la droite dans une ruelle.

Dans la pénombre de l’étroite ruelle pavée, je retrouve un peu de quiétude. Je marche sur le haut du pavé, quelques façades de boutiques perdues occupent l’endroit : des sous-vêtements et de la couture. Rien de criard, presque à l’abandon. Je croise un ou deux couples ayant préféré couper par ce chemin plutôt que de contourner par les artères surpeuplées. Je m’avance vers la place du marché, il est déjà quinze heures, le soleil cogne fort, les commerçants ambulants ont plié bagage depuis midi. Seul un véhicule de la ville avance au pas pendant qu’un agent guide les déchets jonchant le sol vers les caniveaux à l’aide d’un puissant jet d’eau. Je passe furtivement en évitant d’être éclaboussé. Des émanations de poisson et de cagette de bois humide m’arrivent aux narines. Je préfère ces odeurs à celles artificielles des boutiques aux enseignes aisément repérables, dans n’importe quelle ville où l’on se trouve.

Les effluves de poisson, d’eau, de cagette n’appartiennent qu’à ce lieu, à ce moment précis. Elles permettent de distinguer l’après-marché de l’heure de pointe du marché. Il n’y a plus les senteurs fruitées des étals des maraichers ni l’odeur âcre des saucissons d’un charcutier. Je ralentis la cadence, la promenade commence à me plaire. Je glisse le long de la place centrale, je sens se confondre une essence de café avec celle de viennoiserie d’une boulangerie peuplant les bords du parvis. Mon appétit s’ouvre, je saisis mon sac et attrape la bouteille d’eau pour m’hydrater brièvement. Je n’ai rien à manger sur moi et je ne compte pas me laisser distraire par de savoureuses émanations.

Emporté par mon instinct je tourne à la sortie de la place du marché pour m’engouffrer dans une large rue nommée Buffeterie. Je regarde les immeubles qui la composent, j’imagine la vie citadine de centre-ville, peut-être aussi le bruit et les odeurs de nourriture. Il faut aimer vivre les uns sur les autres me dis-je. Sur ma gauche un scooter est immobilisé, un homme plutôt chiquement vêtu attend sa compagne qui verrouille la massive porte en bois d’une maison. Ils appartiennent à la classe moyenne bourgeoise qui peuple le cœur de la ville historique. Les bobos partagent les quartiers centenaires avec les étudiants. La cohabitation ne doit pas être facile, surtout le soir lorsque l’agitation des seconds interfère avec le besoin de calme des premiers.

Au bout de la rue, je suis stoppé net dans mon élan par une procession de mariage. Je ne distingue pas encore les heureux élus, mais les prémisses du cortège suffisent à me détourner de ma route. Je tourne à la hâte dans la rue adjacente. Costumes et robes, sourires de circonstances, simulacres et faux semblants, vœux pieux d’une union éternelle, prêchi-prêcha de ceux qui pensent que prétendre hautement suffit à faire grandement. Je préfère croire à des œuvres silencieuses, mais puissamment ancrées dans des fondations éprouvées par le temps et la conjecture. Ma retraite me fait tomber nez à nez avec un renard. Je suis abasourdi, je n’avais jamais remarqué la présence en cette rue d’innombrables fois arpentée, d’une sculpture pourtant si incontournable.

Je suis dans la rue des Frères prêcheurs et l’animal est dissimulé dans un recoin, épiant le passant, à hauteur de deux bons mètres. Un sourire se dessine sur mes lèvres, malgré l’ennui d’une cité trop connue pour encore m’émerveiller je parviens à être surpris. Je crois que je souffre de trop de souvenirs associés à la moindre rue, chaque place ou chaque monument. En ce lieu j’ai trop vécu, j’ai trop grandi, j’ai trop appris, j’ai trop expérimenté pour m’adonner à une promenade empreinte de la plénitude d’un adulte apaisé. Il ne peut y avoir de paix intérieure lorsque le futur est brumeux et que résonne aux bruits des coups de talon sur le bitume le lancinant refrain des expériences passées. Pourtant, c’est bien par cette balade que le gout de l’écriture m’est revenu, c’est par la traversée de mon passé mêlé à celui plus ancien et plus grandiose d’une ville protestante que ma main s’agite à nouveau sur le papier. Je griffonne parce que mes sens saturent, parce que mes émotions débordent.

Je vois sur mon côté gauche se dresser l’église Notre Dame, imposante, puissante comme l’ensemble des édifices humains qui ont traversé les âges. L’homme investit avec vigueur l’espace et le temps, il écrase de son orgueil les lieux. Au milieu de l’ambition dégoulinante, de la folie des hommes de se survivre, je découvre une brèche, discrète, dans laquelle se niche le début d’une nature en reconquête. Je tourne le regard, je balaye des yeux la rue : partout avec circonspection la nature grignote du terrain. Elle colonise une fissure au sol, verdoyante et vivante ; au-dessus d’un portail métallique rouillé, elle apparait grimpante et épaisse. En face de moi, un palmier solitaire jouxte la porte royale, une touche d’exotisme saugrenue. L’édifice est monumental et porte bien son nom : épais, dense, le volume impressionne. Il permet d’envisager à la fois la teneur des menaces qui guettaient en cette époque, contexte dangereux à plus d’un titre, mais également la puissance de la cité protestante. Des colonnes ornent la façade extérieure, signe ostentatoire de force, de richesse, pied de nez aussi aux potentiels envahisseurs. Le pont-levis surplombe une première fosse. La seconde a été aménagée en voie ferrée quasiment abandonnée. Seuls les trains de marchandises en direction du port maritime de La Pallice trainent sur les voies leurs longs convois de wagons fatigués. De temps à autre un TER flambant neuf passe à la halte aménagée au pied du monument.

Je franchis le pont, je m’éloigne de la ville, je reprends la route de la maison. Je croise au passage deux jeunes adolescents montés sur leurs vélos. Ils sentent un parfum de jeunesse mêlé d’une abondance de lotion à cheveux. Je ris intérieurement, ils sont la candeur du monde, un joyau qui embellit notre quotidien à nous autres les sceptiques, les désœuvrés, les nihilistes.

Je repense, chemin faisant, à l’image d’un vieillard assis sur un banc à l’ombre du soleil provençal. Je n’arrive pas à me départir d’une vision distincte, précise, une forme d’incarnation de la sagesse. L’homme en communion avec une nature qu’il sait être le modèle, l’étalon de mesure d’une existence bonne. Lorsqu’il regarde de ses yeux fatigués, mais ô combien perçants l’arbre millénaire face à lui, il comprend et ricane de la puérilité de l’homme jeune dans sa camionnette, la musique hurlante, qui passe sur la route à toute vitesse pour livrer je ne sais quel document futile.

Je me rassure lorsque je constate ne pas être le seul torturé par les sages vieillards, j’ai trouvé chez Georges Navel, hier soir, par le hasard de la lecture, une lubie identique :

« Je voulais bien maintenant devenir un vieil homme, un paysan assis sur un banc de pierre, fumant sa pipe, pareil à celui que je rencontrais le soir quand je ramenais les vaches face au soleil qui dorait la plaine, embellissant même la poussière. Je voulais bien être assis à la même heure dans une vie où chaque jour ressemblerait à l’autre ».

Je retourne chez moi, pressé de jeter sur la feuille mes mots, de laisser galoper ma folie sur le papier, de me sentir emporter par la fureur des sentiments, la puissance des émotions. Au rythme d’une musique intérieure je crache les lettres, je régurgite les syllabes, je suffoque les idées, je balbutie un texte pour me sentir vibrer et vivant.

« Hier ça n’allait pas » disait limpidement Georges Navel, mais aujourd’hui ça va mieux.

Renoncement et rugissement

Enfoui dans mon fauteuil, étalé de tout mon long, je souhaiterais pouvoir glisser jusqu’au sol pour m’évanouir dans le néant et disparaître de ce lieu. Mon regard danse à la surface d’une pièce sombre : la lumière est éteinte, les stores mi-clos, les écrans des quatre ordinateurs projettent un éclat bleuté. J’aperçois depuis les fenêtres entravées, la cime des arbres balayée par un vent doux. Les feuilles bruissent d’une multitude de sonorités. Variations de rythme, d’intensité, de mélodie, le souffle de l’air à la rencontre de la verdure aux couleurs automnales produit une musique apaisante, tranquillisante. Du haut du bâtiment terne, dans la pièce lugubre, avalé par les nécessités sociétales exigeant que pour vivre l’on abandonne sa volonté propre, j’écoute l’ode à la vie qui se joue à quelques centaines de mètres plus bas.

Je m’ennuie profondément, soupirant intérieurement, luttant férocement pour canaliser l’élan vital qui cogne aux portes de mon esprit. Mes doigts pianotent sur le clavier des mots vides de sens. La plupart du temps, je répète inlassablement les mêmes gestes, mécanique insupportable et insoutenable lorsqu’il s’agit en réalité d’un travail qui pourrait présenter un visage radicalement différent. Je m’adresse par écrit à des gens, souvent dans des situations précaires, les invitant à rembourser des dettes. À la place d’un lien de confiance, seuls la menace et l’envoi systématique de courriers préconçus. Alors, pendant que le corps souffre d’une cellule dans laquelle il ne peut pas exprimer sa pleine puissance de vie, l’esprit, heureusement plus libre, virevolte à la surface de mes songes. Je m’imagine ailleurs, cultivant le fruit de ma volonté : ici réinventant mon quotidien laborieux en un échange véritable et humain, là en rêvassant me trouver au milieu des arbres chantant l’automne.

Je guette et j’espère la rupture de la monotonie quotidienne. Une réunion, une discussion, un courrier, une demande singulière et mon esprit s’éveille, investissant puissamment l’inespérée aspérité dans un univers uniformément lisse.

La rationalisation du travail pour une plus grande efficience se fait au détriment de l’intérêt des travaux réalisés. Méthodiquement, étape après étape, le travail est cloisonné en compartiments distincts et répétitifs retirant la vision d’ensemble et toute cohérence. Désormais, l’employé de rang n’a plus qu’à adopter le comportement de l’ouvrier, réalisant dans les bureaux ce que l’ouvrier fait dans une usine : un geste calibré et redondant. Dans le même temps, l’encadrement, c’est-à-dire des hommes et des femmes volant au-dessus de la basse besogne, jamais intéressés par la technique mais uniquement par le rendement, se réuniront pour envisager au plus vite de remplacer l’employer ou l’ouvrier par un automate.

Inutile de m’étendre sur les conséquences d’une telle procédure sur les travailleurs. J’ai occupé différents emplois, mais toujours j’ai constaté le même dégout, le même sentiment d’abandon conduisant immanquablement à une lassitude qui finira par grignoter l’âme de ceux et celles qui ont été de manière temporaire, mes collègues. Par chance, je suis immunisé aux effets psychologiques du mépris du travailleur. Je reste un simple rouage de rechange, un pion venant grandir l’immense masse des précaires, dont l’alternance des périodes d’emploi et d’inoccupation permet à chaque fois d’envisager un emploi nauséabond comme une simple traversée d’un tunnel sombre, avant d’atteindre la sortie et le retour de la clarté. Si je ne ressens donc pas dans ma chair les affres de la dégradation des conditions de travail, je suis touché par l’atmosphère délétère produite par des compagnons de travail gagnés par l’aigreur et la rancœur. Ainsi, chaque matin j’assiste effaré au manège d’une collègue de travail vociférant, frappant la table, maugréant à voix haute, s’étouffant dans un flot d’insanités crachées comme un venin. Inéluctablement, après quelques minutes de rare silence, revient la même rengaine, trahissant au fond, un cœur meurtri d’une existence gâchée.

Le soir en quittant mon bureau, éreinté par la fatigue morale d’avoir eu à cohabiter toute la journée avec une cohorte de fantômes sans vitalité, d’esclaves ayant renoncé à la volonté, j’appuie avec force sur les pédales de mon vélo pour m’extirper au plus vite de cet enfer. La gueule affamée du lieu maudit ne saurait m’avaler à mon tour. En route, une fois suffisamment éloigné, je reprends le rythme qui est le mien, celui calme et tranquille d’une vie dont chaque instant me semble être un trésor à chérir. Je vous mentirai cependant en vous disant que la mutation est aisée. Bien au contraire, les stigmates d’un voyage en terre de désolation me hantent jusque chez moi. J’adopte à mon plus grand effarement une attitude d’abandon de moi-même, de défaite de ma volonté face au triomphe d’un environnement conquérant.

La lutte est intense, ma conscience me rappelle à l’ordre, lorsque lessivé de la concomitance d’êtres désincarnés, je me laisse aller à assister passivement au défilement du temps, donc de ma vie. Je me revois, comme de trop nombreuses fois, ayant la rage au ventre, le besoin insatiable d’écrire, de jeter des mots pour me sentir vivre et une fois dans la chaleur de mon domicile, abandonner par épuisement et par paresse mes volontés les plus essentielles pour me laisser tenter par le petit plaisir d’un jeu vidéo sans intérêt (mais ô combien attractif).

Dans ces instants de renoncement, je ressens la fureur de vivre, exigeant d’oublier au plus vite un trop long séjour muselé. Le besoin d’oubli est plus fort que l’envie d’agir. Le gout amer laissé dans la bouche par une huitaine d’heures de soumission exige que l’on se délasse, qu’on laisse peu à peu les muscles se détendre. La raideur corporelle est trop importante, l’enveloppe charnelle est entièrement dédiée à une posture défensive de protection de la vitalité pour espérer pouvoir se transformer subitement en un déversement positif et créateur. L’esprit voudrait œuvrer, mais le corps s’y refuse. Seul le temps coulant le long de la nuque permet le relâchement. Malheureusement, le temps est rare et le lendemain arrive trop vite, amenant avec lui l’éternel recommencement d’un schéma identique. Je prends conscience de l’immense détresse des individus enfermés dans un cycle jamais voulu et pourtant sans fin.

De temps à autre surviennent des parenthèses, un faisceau de lumière éblouissant qui pénètre et chasse l’odieuse obscurité. On me demande de l’aide pour une dissertation de littérature française à rendre pour hier. Un retard, une urgence et me voilà à discuter métaphysique. Le temps s’estompe, l’environnement disparait et seul demeure l’étonnant bouillonnement des esprits libérant la créativité. D’abord maladroitement, coincé par les murs de la rigueur méthodique, le cœur n’ose parler, l’esprit récitant ce qu’il pense qu’il faut dire. L’idée n’est pas intimement ressentie, encore moins créée, elle est initialement le miroir d’un enseignement. J’écoute avec affection le jeune penseur en devenir me faire part de ce qu’il devrait écrire alors que j’attends de lui qu’il me dise ce qu’il veut lui, plus que tout, projeter sur le papier. Doucement, étape par étape je l’interroge, je creuse et cherche la part vitale qui est incandescente, brûlante, prête à se déverser sur le monde. La volonté de puissance est ici quelque part, derrière le langage convenu et stéréotypé, dissimulée, mais bien présente. J’explore les pistes, puis au détour de l’évocation d’un film, je trouve la puissance d’exister. Une simple phrase : « N’entre pas docilement dans cette douce nuit », un poème prend forme, un nom : Dylan Thomas et s’ensuit la libération du vouloir, puissamment illustrée par une plume incisive et percutante. Avant d’être emporté par le bouillonnement existentiel, lisons encore une fois les mots de Dylan Thomas, dont la traduction française préserve miraculeusement l’intensité :

N’entre pas docilement dans cette douce nuit,

Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;

Rager, s’enrager contre l’agonie de la lumière.

 

Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,

Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils

N’entrent pas docilement dans cette douce nuit.

 

Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs

Leurs actes frêles auraient pu danser en un verre baie

Ragent, s’enragent contre l’agonie de la lumière.

 

Les hommes violents qui prient et chantèrent le soleil en plein vol,

Et apprenant, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,

N’entrent pas docilement dans cette douce nuit.

 

Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante

Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,

Ragent, s’enragent contre l’agonie de la lumière.

 

Et toi, mon père, ici sur la triste élévation

Maudis, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.

N’entre pas docilement dans cette douce nuit.

Rage, enrage contre l’agonie de la lumière.

La porte d’entrée est déroutante, inattendue, mais révèle la capacité de tout objet ou presque à produire de l’intelligence pourvu qu’il soit agité, décortiqué, analysé sous un angle qui oblige à penser plutôt qu’à s’abrutir. Je perçois derrière la musicalité du vocabulaire un puissant grognement, un tremblement de révolte de l’homme qui refuse le destin, qui s’emporte et s’agite face à l’inéluctable crépuscule de la vie. Aux antipodes de la sagesse habituelle du vieillard qui accueille le dernier soupir avec une pointe de fatalité bienheureuse, le poète illustre la vitalité qui lutte et s’accroche contre le renoncement et l’abandon. L’être possédé par la volonté de vivre, habité par le grand « oui » à la vie, ne peut se replier : nulle retraite, même teintée de la plus grande sagacité ou de la plus profonde élégance. La vie exige de vivre, voici ce que tambourine dans la poitrine le cœur propulsant violemment le sang dans les veines.

J’écoute attentivement l’enseignement de cette expérience fortuite, peut-être même, j’apprends davantage encore que mon jeune qui ira s’endormir sereinement après une dizaine d’heures de travail acharné. Je suis impressionné devant l’abnégation dont il aura fait preuve. Mille tentations s’offraient à lui et pourtant il sera resté toutes ces heures à mes côtés à parcourir le chemin de la découverte des tréfonds de nos âmes. La jeunesse, une fois encore, est remplie d’une force inébranlable, je suis convaincu qu’il faut libérer le flot ardent, l’aider à remonter à la surface pour éclore plutôt que de tenter de le contenir voir de l’étouffer.

Dans la pénombre du crépuscule, l’obscurité étendant son bras menaçant, je me laisse happer par le néant. Encore en moi résonnent les mots du poète, encore je ressasse les idées agitées par le philosophe en devenir. Je suis troublé, infiniment bouleversé, mais en cet instant je n’ai pas le cœur à chercher la raison d’un tel ébranlement, je préfère me laisser porter par les ténèbres. Je glisse à la surface de la délicatesse des mots, j’entends chaque phrase pulvériser mes certitudes, balayer mes angoisses, seul demeure un océan de sérénité. Je m’y plonge et m’y baigne avec ardeur, je sens les eaux chaudes de la vitalité, de la volonté vigoureuse, inéluctablement dominante et inébranlable. Je devine l’origine de ma confusion : en côtoyant l’immense torrent de vie, je mesure maladivement la hauteur de l’abime dans lequel il me faudra une fois de plus sauter pour retrouver aux premières lueurs matinales les êtres perdus dans les méandres de leur vie brisée. Mon corps hurle, tempête et rage, comme le vieillard aux portes de la mort. Le poème est une invitation à réagir, il est un appel à noircir les pages d’un cahier. Triompher, se répandre sur le papier, conquérir avec force et fracas. Regarder haut et loin, dignement trempé d’une volonté indestructible. J’ai soif de délicatesse, d’une saturation des sens par la multiplicité des interactions de l’extérieur. J’ai un immense besoin de sentir le crépitement des émotions, sentir la douce sève de la vie qui coule ardente sous la peau. Je rumine et je rugis comme une bête en cage, mon corps brûle d’impatience, je suis un feu intérieur, un brasier qui se consume lentement.

Je comprends alors qu’au fond, nous ne sommes maîtres de rien, suivant la doctrine d’une loi intérieure. Le fauve qui habite les entrailles n’a que faire de ce que je veux, il balayera d’un rugissement les idées péniblement rassemblées. Instinctivement, nous tendrons vers ce que le corps exige. Lentement mais surement, nommant cela le destin, le sort ou s’imaginant vainement piloter les fulgurances de la vitalité. Qu’importe ! Quel que soit le masque que je daignerai afficher, sourire de façade ou passivité de convenance, in fine, au bout du chemin, la bête éventrera l’environnement, marquant en profondeur le monde des griffes de l’animal qui sommeille en chacun.

Les promesses de lendemain

En ce monde où la compétition est omniprésente, il faut réussir pour exister. Le triomphe de l’individu le conduit marche après marche au sommet de l’escalier social. Une conquête autorisant la suivante, la rendant possible, même la facilitant.

C’est parce que l’on aura vaincu l’adversité une fois que l’étiquette de gagnant sera immédiatement apposée au front du conquérant lumineux. La réussite permet les rencontres, notamment avec ceux qui prétendent appartenir à la même race, mais au fond se savent en perte de vitesse, craignant le renversement de la dynamique et choisissant de s’amarrer solidement à quelqu’un visiblement en pleine ascension. Chez eux, les victoires se font désormais rares, transformant leur ancienne gloire en une chute vertigineuse, une errance vers les profondeurs de la masse populaire marquée par le désenchantement et le sceau de l’échec.

D’autres, de semblables compétitifs, se joignent à la fête, par esprit de corporation ou par défi, préférant la stimulation réciproque permise par l’exceptionnelle personnalité de chacun. L’entre soi pour l’abondance des flatteries. On s’émerveille de la réussite d’untel ou untel pour au fond, jeu de miroir oblige, se congratuler soi-même.

Enfin trainent ici et là les inconditionnels dévots, ceux que la fortune a abandonnés jadis ou n’a simplement jamais embrassés. Ils s’agitent émerveillés comme des enfants devant leurs idoles. Ils se nourrissent du vainqueur à défaut de pouvoir produire l’acte victorieux. Ces adorateurs maladroits sont gênants, car il n’est pas rare qu’il leur vienne le fantasme saugrenu de vous imaginer plus élevé que vous ne l’êtes vraiment. L’effet est des plus désagréables sortant notre lauréat de son rêve d’une ascension fulgurante irrésistible. Le goût amer d’une hypothétique défaite revient, inlassablement agité, tournant sournoisement autour du prédateur, patientant que celui qui domine le temps et l’espace finisse par s’y soumettre, devenant alors une proie de choix.

La réussite ne reconnait que la réussite et pour cause, de succès en succès, se distille un parfum de toute-puissance. L’environnement se détend pour se muter en un accélérateur de potentiel. Le temps est un chronomètre mesurant la réelle envie de réussir. Il faut collectionner les trophées, les victoires, les conquêtes. L’appétit se fait immense, l’ambition sans bornes et le visage se tord pour être défiguré par la soif de puissance.

Contrairement au surhomme nietzschéen, l’assoiffé de réussite ne se sent plus homme, il n’a que faire de la réalité matérielle, seule sa vérité, celle d’un monde se soumettant à lui, l’intéresse, le contente. Fantasmes d’un homme Dieu, immortel et détenteur d’une supériorité définitive. Triomphe des triomphes, dernière marche du colossal escalier de la victoire.

Atteindre le sommet signifie côtoyer l’idée pure de la victoire, une métaphysique de la réussite. Tous les atomes, tous les muscles et les os tournés vers cet unique but : vaincre. Un corps conquérant, un esprit guerrier, un destin maitrisé, un temps maitrisé, un espace conquis.

Grisé par la gloire ils en oublient l’inéluctable vérité qu’après l’ascension la descente suit toujours. Ainsi l’illusion disparait à la mesure de la chute, dégringolant marche après marche, brutalement tout ce qui fut jadis vaincu. La spirale de la défaite aspire l’individu bien démuni, ce demi-dieu naïf se pensant intouchable, se trouve être tripoté par les mains sales de ceux qui autrefois étaient piétinés. De grand notre malheureux homme devient petit. Pire il frise l’insignifiance lui qui ne comprend que la langue des cimes entend parler un dialecte des sous-sols. Incompréhensible et triste affaissement. Comme Napoléon ou De Gaulle, la loi naturelle renverse les tabourets et autres marchepieds pour jeter ces êtres de chair et de sang au sein de l’innombrable foule.

La lutte se fait pour la survie non plus pour la conquête ou le triomphe, je me souviens avoir lu la débâcle du juge d’instruction chargé de l’affaire Festina en 1998 alors qu’il rêvait d’aller déboulonner le mythe des bleus victorieux de la coupe du monde de football dont les noms trainaient auprès des mêmes médecins que les Virenque et confrères. Le malheureux s’est trouvé basculé dans le néant : moqué, insulté, écarté, malade, écœuré il finira presque dans la rue. L’indomptable fauve aura fendu de sa griffe un bel animal nommé cyclisme, mais dans sa gourmandise il aura été aisément digéré par le plus furieux des prédateurs : l’argent.

Toujours dans le domaine sportif et plus particulièrement le cyclisme je me souviens également de l’arrogance fascinante d’un Lance Armstrong écrasant 7 tours de France entre 1999 et 2005 avant qu’un retour de trop en 2009 (3e place derrière un certain Alberto Contador et Andy Schleck) et 2010 (où il chute pour mieux disparaitre à une 23e place) précipitant son agonie, poursuivi par les affaires de dopage. Aujourd’hui presque ruiné et en passe de finir dans les oubliettes de l’histoire, certains se pressent de faire disparaitre celui dont ils se sont nourris avec gourmandise.

Ainsi, incessant ressac de l’océan des prétentions humaines, les hommes grimpent pour mieux chuter. Petites chamailleries d’enfants gâtés qui malheureusement ne manquent pas d’éclabousser ceux et celles qui n’avaient rien demandé ayant lucidement compris le pathétique de la situation… J’attends patiemment samedi pour m’abreuver comme chaque année du même spectacle télévisuel cycliste de ces hommes qui veulent se faire grands.

Le temps et la valeur de l’action

La matinée fut chargée. Une immersion dans le monde extérieur, agité et chaotique, où la valeur temporelle se distend pour s’accélérer. Tout va plus vite, et à chaque fois que je m’insère dans la mécanique bien huilée du monde contemporain, j’en ressors lessivé, éreinté, comme un sportif ayant accompli un exploit surhumain. Ce matin, pourtant, j’aurai seulement fait les provisions pour remplir le frigo vide.

Quelques trajets supplémentaires en voiture pour permettre à mes proches d’éviter l’humidité d’une pluie qui ne cesse plus de s’abattre malgré le calendrier affichant le début de l’été. En ce mois de juin, le soleil et sa chaleur se font encore attendre.

De retour du périple, familier et banal pour beaucoup, exténuant et traumatique pour moi, je m’affale sur le canapé, aspirant une bouffée d’air silencieux. Le temps se ralentit pour retrouver une juste mesure, celle d’un flux sanguin, d’un afflux nerveux, d’une horloge biologique interne propre. Derrière les murs de mon logement, je retrouve la sérénité propice à l’élévation spirituelle.

C’en est terminé du brouhaha incessant, de la nervosité des automobilistes pressés d’arriver ailleurs plutôt que de se trouver ici, de l’assommante promiscuité avec des inconnus jamais avares d’une remarque ou d’un coup d’épaule. Je retrouve la quiétude d’un esprit qui peut penser aux côtés de mon chat usant des largesses du temps pour effectuer une toilette méticuleuse. Les soins précédents à ne pas en douter une longue et rafraichissante sieste.

La mise à l’écart du train-train quotidien n’a pas été un choix, plutôt une obligation, comme le savent si bien l’armée de main d’œuvre prolétaire moderne portant le doux nom de chômeurs. Le refus systématique de nous choisir aura conduit chacun de nous autres, les inactifs, à tendre vers un monde ralenti, particulier, en marge de l’innombrable masse. La mécanique collective traine d’habitude les individus à travailler pour consommer et à consommer pour exister. Redondante et entrainante spirale, éternel recommencement qui ne manque pas d’assoupir le plus vif des esprits. Aux portes du savant équilibre travail-loisir, j’apprends tant bien que mal à user différemment de mon temps. Le modèle traditionnel possède une structure adaptée : l’urbanité comme environnement, le supermarché comme temple de l’abondance, la voiture comme moyen de locomotion, les sorties synonymes d’achat : boutique, bar, cinéma, restaurant, spectacle… Autant de structures qui me sont hermétiques.

Le temps est pour la plupart une ressource rare, menant chacun à effectuer d’innombrables calculs. Le moderne pratique l’optimisation temporelle, ce qui va de pair par exemple avec l’idée que rouler vite en automobile est un bon moyen d’économiser quelques précieuses minutes… L’immobilité est proscrite, elle signifie un écoulement du temps sans raison. Par conséquent, les activités simultanées se multiplient : s’adonner à son sport tout en téléphonant, cuisiner en regardant la télévision, manger en marchant, etc.

L’acte de consommation est primordial, prenant le pas sur l’acte producteur. Consommer c’est dépenser son argent, ce qui revient à dire que plus l’on dépense plus l’on existe. L’action se résume à un choix marchand, une quête du produit qui nous correspond. Le renversement s’opère petit à petit, d’une personnalité construite par nos actes à une identité issue des biens possédés. Il est désormais difficile d’envisager un acte producteur de sens. Pour s’en convaincre réfléchissons un instant aux œuvres qui nous reflètent. Certains ont l’immense chance d’effectuer un travail professionnel allant dans ce sens. L’architecte aura dessiné le fruit de son imagination, les ouvriers du bâtiment donneront vie au dessin. En dehors de ces quelques rares privilégiés où se trouve l’œuvre de la volonté ? Où est l’acte pourtant fort de sens qui conduit chacun à faire ce qu’il sent au fond de lui comme une évidence ?

Il n’y a pas ou peu d’ouvrages de la sorte et pour cause, notre éducation ne nous a pas instruits à procéder de cette manière. L’éducation nationale transmet les savoirs, mais également une méthodologie tournée vers la reproduction plus que vers la création. L’imitation mènerait à l’excellence quand la créativité serait un danger absolu. En dehors des murs de l’école, on ne cesse d’observer les prolongements tentaculaires d’une méthode qui dicte quoi faire.

Alors, conscients du sentiment d’emprisonnement, nous cherchons un moment à soi, un instant pour soi. Comble de l’existence que de constater se mouvoir quotidiennement hors de notre volonté, toujours guidé par l’impérieuse nécessité de se dévouer à un soi-disant dessein supérieur.

Que les moralistes de pacotille gardent leurs remarques sur un prétendu égoïsme reflet d’une époque post-soixante-huitard d’écroulement des valeurs. Le collectif s’effrite faute d’une reconstruction, l’individu triomphe. C’est exact. Pourtant celui qui prétend à l’altruisme n’est guère plus vertueux que l’égoïste. Au contraire à agir uniquement pour se conformer à une vertu morale en dit plus sur le besoin de s’ériger en inquisiteur de la bonne parole plutôt qu’en authentique altruiste. Le véritable altruiste ne claironne jamais, il ne se revendique pas comme l’émanation de la vertu incarnée, non, au contraire, il agit en silence. L’altruiste sait qu’il se donne pour mieux se diluer dans l’autre. Par son acte de générosité, il se donne, il s’offre pour se sentir disparaitre. Il s’efface car au fond, il ne s’aime pas, il se hait.

La solitude place l’homme face à lui-même. Dans le silence absolu, le calme si rare à notre époque, l’individu ne peut plus se mentir. Les apparences s’évaporent peu à peu laissant place à la froide vérité de l’être.

Le tumulte du quotidien permet la fuite en avant, c’est un sursis quelquefois permanent dans lequel nombreux se jettent vigoureusement. L’esprit chasse le réel, c’est-à-dire le questionnement individuel pour se préoccuper de ce qui est immédiatement exigé. On s’occupe de ce que l’on doit faire avant de réfléchir à qui l’on est.

Je ne sais guère si l’existentialisme du questionnement introspectif prévaut sur l’esprit développé par l’action. Je laisse vagabonder mon esprit, par-delà bien et mal, à la rencontre des idées, puisque cela est la situation dans laquelle je me trouve malgré moi.
Ce qui est certain, c’est qu’il existe un enseignement autorisé par la solitude. L’exploration intime est un voyage au fond de l’inconnu, une quête abyssale, une plongée dans l’immensité de nos doutes et nos angoisses. La remontée se fait en homme nouveau, baigné d’une force et d’une humilité toutes retrouvées.

Phallocratie ou réceptacle pour la médiocrité humaine

Le masculin supérieur au féminin, ainsi serait l’idée combattue ce dimanche, symbole d’une cause nationale toute actuelle. L’égalité des droits signifie en matière de genre le rehaussement d’une condition féminine dramatiquement rognée. Agenouillée, soumise, abaissée, niée, méprisée… La femme traîne derrière elle un héritage d’infériorité tout artificiel, fruit d’une production sociale et culturelle et nullement la marque d’un fait biologique. Cela dit, bien que la mécanique se distingue d’un ancrage naturel, la hiérarchisation n’en reste pas moins véridique : la société a été bâtie pour l’homme et par l’homme. Le règne du masculin s’est étendu jusqu’à concevoir un habitat où la femme n’est pas intégrée. Pas de place pour la femme, et cela depuis de longue date, où « le sexe faible » n’est pas uniquement cité comme étalon de mesure d’une faiblesse mais bien comme l’incarnation du mal en soi. De la genèse biblique au code civil napoléonien sans oublier l’antique empire romain, les âges et la sagesse des peuples diffèrent, nullement la place occupée par le féminin.

Dans un univers édénique spectral, pas réellement physique, ni véritablement métaphysique, Eve brava l’interdit pour venir goûter au fruit de la connaissance, aliment prohibé pour l’humanité. Plus qu’une insoumise, la femme originaire a tendu le fruit à son amant, Adam, produisant le résultat que nous connaissons et faisant de la femme une tentatrice. Avant cela, rappelons la grandeur de l’ancien testament : l’homme triste de vivre seul s’est vu amputé d’une côte par Dieu pour qu’il fabrique la femme. Les amateurs de chirurgie et de modélisme en tous genre ont trouvé un maître en la matière ! Depuis ce jour la femme est entachée d’une série d’adjectifs la reléguant aux oubliettes de l’histoire : Insoumise, curieuse, indépendante… Est-il certain qu’il ait fallu attendre l’empreinte indélébile de deux mille ans de religion misogyne?

Revenons quelque peu en arrière, aux temps de l’antiquité romaine. Alors que le christianisme affleure, produisant ses prédicateurs sans pour autant avoir la puissance des textes, Rome a déjà choisi ce qu’il adviendra de la femme : rien ! Néant juridique, entachée d’incapacité comme l’est l’enfant ou le fou, la femme est entièrement dépendante du Pater Familias, le bon père de famille en des termes juridiques plus modernes. L’entière capacité dépend de l’homme fort, celui qui dirige la famille d’une main de fer. La femme quant à elle, se doit de suivre les instructions de celui qui peut être son époux, père ou frère… La méfiance est de rigueur, la femme est productrice, elle détient en son ventre la capacité de donner une descendance masculine. L’héritage dépend d’elle et de sa bonne volonté d’expulser un mâle en bonne santé ! Tout est bon pour sanctifier la transmission du pouvoir, y compris le sacrifice des enfants de sexe féminin, un fardeau plus qu’une bénédiction.

Ce qui importe au fond n’est guère la femme mais bien la supériorité de l’attribut hiérarchique sur l’être humain. Les hommes souhaitent conserver un rang, une place dans la société obtenus par le sang. Pouvoir matériel, pouvoir symbolique : l’enfant masculin, suivant l’écoulement du sang d’un père à son fils revêt également ce que son père fut. L’habit n’est pas confectionné par soi mais par l’héritage. Qu’une femme se laisse aller à une furie passionnelle passagère et voilà que risque de se mélanger à la famille un enfant au sang impur. Les amants sont deux mais les conséquences d’un ventre arrondi ne seront portées que par la femme seule. Une constante dans l’histoire de la condition féminine…

Code civil napoléonien, XIXème siècle : les couples adultères sont sanctionnés. La femme toujours réprimandée n’aura aucune échappatoire, l’homme bénéficiera d’un traitement bien plus favorable. N’est sanctionné l’adultère masculin qu’à la condition d’une tenue sous le toit conjugal de l’amante (article 230 et 231). Mesdames vous êtes des coupables en puissance, il n’y a plus qu’un pas vers l’insultante et pourtant si fréquente remarque lors de la constatation d’un viol : « elle l’a bien cherché faut dire ». Faut dire surtout qu’à l’instar d’une Eve rebelle et assoiffée de connaissances, l’homme s’en est trouvé être vautré dans la médiocrité d’un cadre façonné pour quintessencier sa force physique, sa brutalité, sa violence nauséabonde.

Je ne m’étendrai pas trop longuement sur le constat, il est connu par tous, dénoncé hypocritement par beaucoup, mais rarement l’on s’interroge sur les racines d’un tel mécanisme qui n’a eu que peu de peine à s’ancrer dans les consciences.

L’existence est vécue hors de l’homme, portant le penchant naturel pour l’inégalité des individus comme norme sociétale. Plus encore, et c’est le point que je ciblerai, une tendance toute particulière des hommes à maintenir une inégalité de façon héréditaire. D’une différenciation naturelle provient une inégalité culturelle. Je m’explique : si l’on peut convenir que les hordes primitives, plus des animaux que des êtres de culture aient assemblé leurs forces en tribus avec pour mode de sélection du chef la capacité physique on peut le comprendre, mais au crépuscule de la vie, le dominant voyant les forces vitales le quitter se trouvait terrassé par un jeune plus vigoureux. Ainsi le fort devient immanquablement faible… Si la première partie de l’enseignement semble traverser les âges, la seconde partie fut reléguée aux tréfonds de la mémoire collective. Désormais, depuis que la culture a touché le crane buté d’un homme dominant, son seul effort fut de faire perdurer sa puissance par delà la mortalité.

L’homme transmet sa puissance, transformant un attribut physique réel (la force) en une capacité toute relative (le pouvoir). Dès lors disons-le ouvertement : parce qu’il existe à la fois une volonté d’érection permanente de certains et parallèlement une acceptation docile de beaucoup d’autres, est autorisé un maintien des conflits traditionnels qui traversent la société.

Inégalité entre les sexes, entre les nations, entre les couleurs, les religions, les cultures… Distinguer un des attributs des autres revient à segmenter l’explication, à flouer l’origine pourtant évidente. La genèse des inégalités provient d’une humanité croyant en un fort et un faible par essence. Le reste ne fut que prolongement, institutionnalisation, héritage, legs, acculturation d’un fléau qui ne cesse de torturer l’âme humaine.

Le fort n’est fort que dans un cadre donné. Nous le savons tous, jamais personne n’est habité d’une supériorité innée, sinon pourquoi transformer la force réelle et constatable en une puissance symbolique? Aveu de faiblesse qui trahit la réalité de l’éphémère supériorité de l’un sur l’autre.

Le faible n’est faible que par volonté, comme Adam choisissant la soumission alors qu’Eve adoptera la rébellion. Comme Louise Michel alors que le XIXème siècle ne brille guère par la place laissée aux femmes. Comme Simone Weil pour le XXème siècle. Comme la foule innombrables des femmes anonymes, des femmes comme vous toutes qui luttez chaque jour pour que ne prenne fin une absurdité, un règne de la bêtise et de la médiocrité, pour qu’enfin ne triomphe peut être le ciel radieux de la culture et des sentiments.

Parler de l’inégale place faite au femmes c’est observer l’insupportable fonctionnement d’une société portant la violence, la force physique aux sommets de l’essence humaine. L’humanité comprise uniquement sous l’acception d’une force vitale primitive produisant des pulsions morbides, un instinct de conservation au visage de la méfiance voir de la défiance. L’homme est alors au dessus de la femme, de par une musculature capable de nuire physiquement plus grandement… Quelle belle victoire, quel glorieux triomphe du pathétique, du médiocre, de la négation de soi et des autres…

Le sportif Épicurien

Le sport constitue une pratique physique où le corps par des exercices se met en mouvement afin d’obtenir un résultat attendu. Le sport loisir, lorsqu’il s’agit avant tout d’un jeu, institue comme finalité l’organisation de la pratique corporelle autour du système de jeu ; le corps se mettra au service d’une finalité : marquer un but, occuper une place dans une organisation de joueurs, réaliser un geste technique… Le plaisir dépend de la capacité de l’individu à réaliser l’objectif visé. Le sport peut également être compétitif ou existentiel. Le premier visera une répétition des mouvements pour que les muscles, après de nombreux efforts consentis, se renforcent et permettent une marge de progression offrant les armes nécessaires à vaincre l’adversité, véritable objectif du compétitif dans l’âme. La compétition revient à consacrer le victorieux, ainsi l’entrainement sert de préparation au combat, une tentative de maximisation des potentialités physiques, psychologiques ou techniques tournées dans l’optique de donner la mort symbolique. Le second, c’est-à-dire le sportif à vocation existentielle souhaitera s’accomplir par l’atteinte d’un objectif quelque fois impensable, fondant le terme même de réalisation d’exploits personnels. Dans ce type d’efforts, le sportif est en lutte avec son esprit, il cherche à effondrer les limites psychologiques par une vérité physique : l’idée est que le corps peut dépasser les bornes de l’esprit et en effet il arrive, assez fréquemment, que l’on finisse par croire être extrêmement limité dans la capacité de nos actes alors qu’en vérité seul l’échec véritable, la tentative ratée permet de le dire. En ce sens, l’être réapprend l’essai, la confrontation au réel.

Quelque soit la typologie de la pratique sportive, de loisir, compétitive ou existentielle, il n’est pas rare qu’une doctrine soit apposée à la réalisation sportive. Le sportif ne se contente pas d’une pratique physique tournée vers la réalisation d’un objectif donné, il alimente son exercice corporel par une série d’idées, de pensées qui structurent le sport. Se faisant, le sportif créé sa doctrine sportive, il ajoute au sport une essence du sport, une signification personnelle.

Deux remarques me viennent immédiatement à l’esprit. La première, lorsque je dis qu’il s’agit d’une signification personnelle je dois ajouter, pour être précis, que signification personnelle ne veut nullement dire issue d’une réflexion personnelle. Autrement dit, nombreux sont les sportifs qui héritent d’autrui du sens donné à leur pratique sportive. Cela peut-être un ami sportif, un entraineur ou plus sournoisement le monolithe du sport professionnel qui aura façonné les amateurs à la reproduction de ce que nombre considèrent comme des modèles. L’héritage s’oppose à l’initiative individuelle, l’héritier se contentant d’habiter un ouvrage déjà existant lorsque l’initiateur devra faire preuve de créativité et de réflexion. Il est évidemment permis à l’héritier de sortir du carcan imposé par le legs mais au prix d’un effort supplémentaire. Pour ne pas trop m’étendre sur le sujet, même s’il y a tellement à dire, revenons à notre idée principale : la signification personnelle ne garantie pas l’effort individuel, il peut y avoir transmission et c’est sur ce point que nous allons revenir puisqu’il entraine ma seconde remarque.

Toute doctrine suppose une possibilité de débat, car comme Platon l’a démontré avec son mythe de la caverne (pour ne citer que cet auteur dont l’exemple est de notoriété nationale pour être enseigné au lycée) les idées peuvent parfois être la conséquence d’une ombre, cela revenant à dire que l’on peut penser à partir d’illusions du réel. Une ombre n’est pas mécaniquement synonyme d’imposture, il y a dans l’ombre l’objet dessiné, mais l’idée se fonde sur un intermédiaire fait uniquement de contours et non l’objet lui-même. Ainsi, les ombres entrainent les imprécisions et aussi, il faut bien le dire, quelque fois l’erreur. Par la confrontation des idées, et pour illustrer le mythe de la caverne, les individus s’étant libérés des chaines qui entravent leur cou grimpent pour se hisser hors de la caverne pour ensuite témoigner non de l’ombre de l’objet mais bien de l’objet tel qu’il existe. La dispute autorise par l’usage d’arguments et de preuves orales de faire triompher l’expérience du réel. Je conviens que le modèle théorique philosophique semble à plus d’un égard idéal mais il est le chemin emprunté par tous les douteurs, les chercheurs et la méthode qui a initié la science.

Qu’en est-il de notre sportif ? J’entends, surtout de la part des héritiers du sport professionnel, les dévots des mythes sportifs une doctrine consacrant la volonté dont une simple phrase résume la substance : « Si tu veux tu peux ». Rassemblons sous l’étendard de la volonté triomphante les adeptes de la domination du corps par l’esprit : le vouloir issu de l’esprit dépasse les limites corporelles, les souffrances de la chair sont secondaires. Ajoutons les croyants du surhomme, le corps est une machine qui n’a de limites que celles voulues par l’esprit. Bref, nous avons là une cohorte d’individus dont la doctrine nous enseigne une rupture du corps et de l’esprit, permettant d’élever l’esprit au dessus du corps, d’en faire le commandement qui soumet l’enveloppe charnelle, simple appendice réalisant le vouloir de l’esprit. Derrière cette idée fondamentale les fantasmes de l’esprit créatif sont légions : le corps dompté accompli des exploits, il peut sans cesse s’améliorer par une mécanique de l’entrainement tournée vers l’excellence. Les marges de progression sont infinies. Ce que je nomme le mythe de la souffrance se réalise alors, lorsque le corps vécu comme un frein, est châtié, malmené, ignoré, maltraité pour qu’il se taise enfin, qu’il cesse de ramener notre sportif à la réalité de ses limites si vite atteintes, de ses désillusions permanentes, du sentiment désagréable que malgré toute la bonne volonté du monde les jambes, les bras, les muscles vont défaillir si l’intensité de l’effort n’est pas immédiatement ramenée à des gammes humaines.

« Allez bouge toi ! » ou encore « Ne pense pas à la douleur, elle est dans ta tête » sont alors des phrases que l’on professe en prédicateur de la bonne parole de la paroisse du mythe des surhommes. L’homme supérieur n’a pas de corps, il n’a qu’un esprit, non au sens physique, car personne ne peut nier l’existence corporelle, mais le corps n’est rien, il n’a d’existence qu’au service d’un esprit. Le corps en tant qu’élément constitutif de l’individu est rejeté derrière la rationalité du cerveau, l’homme se trouve dans la tête, pas dans le corps. Au passage, tout le langage du corps (la souffrance du sportif, ou au contraire son plaisir) est ignoré, et de façon plus générale les pulsions, les instincts, les émotions sont également méprisées. Nous tendons tous vers la rationalité, du moins je l’espère, tant il y a dans l’esprit raisonnant la possibilité de voir au delà des ombres, de conquérir le monde non en se contentant d’une apparence mais en cherchant le réél, en l’explorant, en le décortiquant. Le mécanisme rationnel, lorsqu’il est réalisé avec sagesse ne peut se tourner vers l’absolutisme : l’esprit c’est écarté de l’homme animal, bête guidée par ses uniques instincts et ne saurait se satisfaire de l’opposé en embrassant absolument la rationalité. La loi des équilibres, celle enseignée par Épicure nous dit d’écouter le corps, de satisfaire les plaisirs surtout lorsqu’ils n’engendrent pas de déplaisirs ultérieurs supérieurs. Inversement un déplaisir immédiat peut se justifier s’il entraine conséquemment un plaisir plus grand. Je vois en Épicure, par la simple introduction de la notion de plaisir et déplaisir une philosophie harmonieuse, soucieuse de l’esprit autant que du corps. Le sportif Épicurien n’a que faire de la performance en soi, de l’exercice corporel par lui-même, il préfère l’entrainement pour soi, c’est-à-dire tourné vers la jouissance, celle individuelle qui créé une sensation de bonheur, de libération, une expression autant du corps que de l’esprit.

Voyons plus précisément la distinction entre le sportif dévoué au surhomme et notre athlète épicurien. L’un choisira le futur, celui de l’objectif à atteindre, dont la liaison est mécanique car il ne saurait y avoir de sport en dehors de la progression, de l’atteinte d’une marche supérieure à gravir impérativement. Le sport est progression, il est surpassement, dépassement, une course visant à aller plus vite, se hisser plus haut, se rendre plus fort : citius, altius, fortius (devise olympique). La compétition est la voie naturelle, permettant de dire qu’il n’y a pas de sport sans vainqueur. Il n’y a alors de sport que pour l’élite, le reste servant à mourir symboliquement à chaque entrainement, à chaque compétition au profit de l’unique vainqueur, le surhomme. Enfin puisqu’il n’y a qu’un esprit, nullement un corps il n’y a pas de lendemain, pas d’épuisement, pas de lassitude, pas de blessure et lorsque par malheur la situation pourtant indéniable survient, le sportif est responsable, il n’a pas su dompter son corps, se trouvant dans l’indélicat instant où le corps reprend ses droits, s’imposant pendant que l’athlète culpabilise et ajoute au malheur physique la détresse morale. Soit dit en passant, le sport violence, celui de la compétition n’est rien d’autre que la rationalisation de l’instinct de domination, la volonté de puissance pour reprendre l’intitulé de Nietzsche, constat cocasse pour une doctrine qui tourne le dos à l’homme animal…

L’épicurien cherchera le plaisir, s’adonnant à toutes les pratiques sportives, y compris compétitives lorsque le besoin s’en fera sentir. L’instinct humain de domination n’étant pas nié, il peut être plaisant de reproduire l’acte du meurtre (ici symbolique) lorsque par exemple le vouloir est régulièrement muselé dans un quotidien professionnel ou personnel subi. La violence n’est pas déguisée en une quête qui dépasserait l’être, en une sorte de transcendance céleste discutable. Au contraire le sportif adoptera une pratique corporelle qui lui ressemble, qui lui est agréable, n’hésitant pas à élire une temporalité propre, loin du chronomètre. Son horloge interne, celle d’un rythme cardiaque dictera la cadence, à la mesure d’un athlète heureux de l’instant présent. Il pourra également se défier, voulant accomplir un exploit mais à sa mesure, dans des termes personnels qui ne nécessitent ni la comparaison ni la souffrance comme étalon de mesure. L’exploit sera dans l’idée d’accomplissement, seulement et simplement dans la réalisation de la volonté, de l’idée. Quand bien même il y aurait échec, ce sera l’occasion de méditer, de réfléchir et surtout d’apprendre à mieux se connaitre. L’écoute du corps, voilà ce qu’Épicure enseigne comme il le souligne lui-même dans la lettre à Ménécée le plaisir ne se trouve pas dans la jouissance excessive mais dans le plaisir mesuré, celui du bien-être ne se payant jamais d’un désagrément plus grand encore. Combien de sportifs de haut niveau font triompher le plaisir ? La seule quête de la victoire comme objet de plaisir est source de déception, car ne l’oublions jamais, nombreux sont les prétendants et de victorieux il ne peut y en avoir qu’un. Alors sportif Épicurien, satisfait toi d’avoir un ami qui t’encourage mais malgré toute la bienveillance à son égard, préfère entendre ton corps, compagnon de toujours.

Publication du recueil des premiers textes

Après beaucoup d’hésitations, de travail et de réécritures, j’ai décidé de publier ici le recueil des premiers textes. Ceux qui auront lu les textes initiaux trouveront dans le recueil une version corrigée, améliorée et enrichie des citations qui auront nourri mon esprit durant l’écriture initiale.

Le volume ne doit pas décourager le lecteur, car chaque élément peut se lire indépendamment. L’organisation des textes, leur placement a fait l’objet d’une réflexion afin de proposer un cheminement logique et organisé autour de l’idée de la construction d’une pensée.

Enfin, j’espère être en mesure de travailler désormais sur des points précis afin de clarifier et d’approfondir les nombreuses notions qui n’ont été que trop succinctement abordées.

Bonne lecture à toutes et à tous :

 

La courte jupe : objet d’obscénité ?

Trop courte, provocante, obscène, racoleuse, agressive, les adjectifs sont nombreux lorsqu’il s’agit de qualifier une jupe. La longueur du tissu fait l’objet de controverses sans fin, chacun y allant de sa petite observation afin de savoir s’il s’agit là d’une démonstration outrageuse venant blesser nos yeux chastes. L’un se lancera dans une démonstration tendant à prouver qu’il existerait une règle des longueurs, inondé d’un savoir aussi éclatant que soudain, avant qu’au terme de la discussion tous, y compris les dames, conviennent qu’il est bien évident qu’à partir d’une certaine économie de tissu, on ne pourrait guère tolérer cela comme une tenue convenable. Dans un hochement de tête collectif, la petite troupe se satisfait de mettre une limite à une pratique déviante qui conduira immanquablement la jeunesse vers des horizons obscènes. Pour éviter le débat, l’autorité légitime au sein des établissements scolaires se contentera d’un intitulé somme toute assez vague en la formulation : « une tenue correcte et propre sera exigée ». La longueur trop courte de la jupe, du short, ou la transparence d’un haut est une problématique qui touche toutes les industries du textile tant aujourd’hui la pénurie de tissu est patente, à moins que la mode n’ait un wagon d’avance en matière d’acclimatation aux conséquences du réchauffement climatique. Quoiqu’il en soit, les corps se dénudent faisant la part belle à la chair apparente, pour les délices du soleil, de nos yeux et des cancers de la peau.

La raison de l’opposition farouche au phénomène des cuisses apparentes est hautement noble, ces chers garants de la morale défendent l’intérêt des femmes pour éviter qu’elles ne se transforment en volailles que dévoreraient sans remord les prédateurs du sexe masculin. L’œil lubrique, le regard fixé sur ce bout de chair dont l’imagination du bestiau poursuit dans sa tête les formes jusqu’aux endroits les plus intimes, l’homme qui n’a de moderne que l’étiquette, se voit ainsi excité, tenté, appelé, invité diront certains. Au demeurant, celui dont la main n’a pu s’empêcher de tâter ce qui lui était porté à la vue se défendra en clamant haut et fort que la tenue serait les signes apparents et évidents d’une demoiselle aux hormones en ébullitions souhaitant un ébat sans pour autant le savoir elle-même. Après avoir ruiné toute désir ultérieur d’un autre corps et probablement du sien il faudra que la jeune éplorée, en plus de son traumatisme autant physique que moral, comprenne qu’au fond elle est autant victime que responsable.

On se demande bien par quel procédé, quelle pirouette intellectuelle a-t-il été rendu possible qu’une étoffe puisse venir faire de la gente féminine des victimes quasi-consentantes. La vie est faite de corps et de chair, nous en sommes composés et il est bien étonnant que subitement lorsqu’une infime partie paraisse au grand jour, il s’ensuive une condamnation justifiée par des arguments aussi creux que douteux. Femmes taisez-vous donc, vous êtes responsables du péché originel, vous êtes celles qui ont tendu le fruit défendu à l’homme. En le tentant vous êtes complices, en réduisant la taille de vos jupes vous n’êtes plus victimes mais partenaires. Ainsi notre troupe aux vertus morales saisissantes diront à de nombreuses lycéennes, sous mes yeux ébahis : « Vous n’irez pas en cours vêtues de la sorte, je vous prie de retourner chez vous changer de tenue ». N’offrez pas à la vue du monde le corps objet de désir, ne le montrez pas, dissimulez-le comme l’a soigneusement fait pendant des siècles la chrétienté. Les habits cachent le péché, voilà bien le fond du débat, le corps est sale, il éveille en certains les plus bas instincts, et plutôt que de vaincre celui ayant la bave à la bouche qui se métamorphose ainsi en parfait animal, il est plus aisé de reproduire un schéma longtemps appliqué : la manipulation de la femme.

Le corps de la femme ne lui est pas réellement propre, il appartient à la société protégeant les hommes de la menace potentielle que la vue de la chair peut représenter. Pourtant en parcourant les galeries d’un grand musée, mes yeux se posant sur les chefs d’œuvre de la culture au travers des âges j’ai pu me nourrir de la sensualité exacerbée et assumée des corps. La Grèce antique célèbre l’homme dans toutes ses formes, surtout lorsqu’il est nu, n’ayant aucune gène à sculpter ses muscles mais également son sexe. Il en va de même pour l’Égypte ancestrale, qui deux mille ans avant l’arrivée de notre messie au lourd tribu, peignait la femme dans toutes ses formes. Il était banal et même hautement raffiné pour les femmes mondaines égyptiennes de se présenter en public seins et intimité nus. Qu’en diraient aujourd’hui nos défenseurs d’une moralité soit-disant motivée par l’unique préoccupation des intérêts de la femme ? Les cultures orientales ne sont pas en reste, lorsque l’on peut admirer des gravures religieuses où les corps hautement sensuels de femmes et d’hommes ornent la divinité. C’est alors qu’est arrivée une autre religion, celle qui perçoit en la femme une menace. Les raisons sont multiples : matrice de l’enfant la femme porte le destin de l’humanité mais également du pouvoir que souhaite transmettre le monarque, la femme est objet de désir sexuel, la femme est un besoin pour l’homme qu’il dissimule par la possession, la propriété. Mille raisons ont conduit le destin de la femme vers des chemins parallèles à ceux des hommes, mais toujours à des abscisses inférieures.

L’égalité exige que l’on dénonce la misère sexuelle, la frustration et ainsi la voie empruntée par de nombreux individus devenant le temps d’une nuit, d’un instant fugace lorsque traversant une ruelle sombre dans les talons d’une jeune femme, des bêtes enragées usant de la force pour rendre objet autrui. C’est bien ceux-là qui méritent l’attention de tous, c’est aussi la causalité, autrement dit, l’étude attentive d’un état de fait où certaines personnes sont en situation de mendicité sentimentale. Quant au bout de tissu, la longueur de la jupe ou la transparence d’un haut, ce ne sont que les pathétiques et habituelles lamentations d’une part de la population qui reste persuadée que le corps, reste un objet de péché, se refusant par ailleurs de voir l’éclatante vérité, dans sa nudité expressive.